Église et État de Constantin à la séparation contemporaine : histoire, théologie politique et modèles de laïcité
L’histoire des relations Église–État, depuis Constantin jusqu’aux formes contemporaines de séparation, dessine un long déplacement des imaginaires théologico‑politiques, depuis la sacralisation de l’Empire romain chrétien jusqu’aux régimes de neutralité ou de coopération encadrée. Au cœur de ce récit se trouve ce que nombre de théologiens et d’historiens désignent comme le « tournant constantinien », interprété soit comme péché originel politique de l’Église, soit comme étape nécessaire de son inculturation dans la cité historique. Les débats autour de l’Édit de Milan, de la christianisation impériale sous Théodose, de la théorie gélasienne des deux puissances, de la controverse donatiste, puis des expériences anabaptistes de séparation radicale, nourrissent une réflexion qui rencontre aujourd’hui les modèles de laïcité française, de liberté religieuse américaine et de luthéranisme d’État nordique. En arrière‑plan, une interrogation traverse l’ensemble du dossier : la confession chrétienne peut‑elle se déployer de manière fidèle à l’Évangile lorsque l’Église occupe une place structurante dans l’ordre politique, ou la vocation ecclésiale implique‑t‑elle intrinsèquement un statut de minorité, voire de contre‑société prophétique, telle que la défendent John Howard Yoder, Stanley Hauerwas ou, dans un registre différent, Oliver O’Donovan et Robert Markus ?
L’analyse qui suit articule, dans un premier temps, une synthèse académique des grandes étapes et problématiques, en confrontant lectures théologiques et reconstructions historiques. Elle s’attache ensuite à présenter, sous forme de bibliographie annotée, les principales études modernes permettant d’entrer dans la complexité de ce champ, en particulier dans la littérature anglophone et francophone de haut niveau. Une troisième partie est consacrée aux sources primaires, depuis la Bible hébraïque et le Nouveau Testament jusqu’aux Pères de l’Église, aux textes conciliaires et aux grandes déclarations modernes, en montrant comment se reconfigurent les rapports entre autorité chrétienne et pouvoir civil. Enfin, quelques questions de recherche ouvertes mettront en évidence la pluralité des modèles explicatifs et normatifs en circulation dans la recherche contemporaine, notamment autour de la valeur du paradigme « constantinien », de l’interprétation de « Rendez à César » et de « Mon royaume n’est pas de ce monde », de la légitimité des intuitions donatistes et anabaptistes, et de l’évaluation comparative des divers modèles de laïcité. L’ensemble entend offrir un cadre de travail à la fois historique, exégétique et théologique pour une recherche approfondie en études bibliques et histoire du christianisme sur le thème Église–État.
1. Synthèse académique structurée
1.1. Le tournant constantinien : entre « péché originel politique » et inculturation impériale
L’expression de « tournant constantinien » désigne la série de mutations qui, entre l’édit de Milan (313) et la législation théodosienne de la fin du IVᵉ siècle, a transformé le christianisme de religion minoritaire, souvent persécutée, en religion privilégiée puis officielle de l’Empire romain. Sur le plan juridique, l’édit de Milan accorde la liberté de culte au christianisme, met fin aux persécutions systématiques et restitue les biens confisqués aux communautés chrétiennes. Sur le plan symbolique, la victoire de Constantin au pont Milvius (312), interprétée et magnifiée par Eusèbe de Césarée, manifeste un nouveau régime de rapport entre victoire militaire et légitimation religieuse : la croix devient un signe de triomphe politique, et l’empereur apparaît comme celui qui gouverne « sous » ou « avec » le Christ. Théodose franchit un pas supplémentaire en faisant du christianisme nicéen la religion de l’Empire (édit de Thessalonique, 380) et en marginalisant progressivement les cultes païens, ce qui inscrit la foi chrétienne dans le dispositif même de la citoyenneté et de la loyauté civique.
Une partie importante de la théologie politique contemporaine, notamment chez Yoder, a interprété ce tournant comme un véritable « péché originel politique » de l’Église. Selon cette lecture critique, le passage d’une communauté minoritaire non violente, définie par la confession de la seigneurie du Christ face aux puissances, à une Église établie, liée aux structures de l’Empire et co‑responsable de la violence légale, constitue une trahison de l’Évangile. L’indépendance prophétique de la communauté chrétienne, sa capacité à dire « non » à César au nom de l’obéissance à Dieu, serait irrémédiablement compromise par cette intégration aux mécanismes étatiques de domination. Dans ce cadre, les figures de l’empereur chrétien, de la législation pénale contre l’hérésie, ou de la répression des dissidents (donatistes, puis plus tard hérétiques médiévaux) apparaissent comme des symptômes d’une « christologie du pouvoir » en tension avec les Évangiles.
D’autres historiens et théologiens, tels Robert Markus ou Oliver O’Donovan, développent une lecture plus nuancée du tournant constantinien, sans nier ses ambivalences. Markus insiste sur l’idée que la christianisation de l’Empire a transformé le concept de saeculum, en ouvrant un espace historique où l’État n’est ni l’expression du Royaume de Dieu ni purement démoniaque, mais un champ relatif d’action, à la fois ordonné par Dieu et marqué par le péché. De son côté, O’Donovan lit la reconnaissance publique de la seigneurie du Christ par un souverain comme une possibilité inscrite dans la logique même de l’Évangile, sans pour autant confondre Royaume de Dieu et ordre politique. Dans cette perspective, le « constantinisme » ne serait pas un bloc homogène et nécessairement corrupteur, mais un ensemble de compromis, de conflits et de réinterprétations, que l’historien doit démêler pour éviter les jugements anachroniques.
1.2. La théologie politique d’Eusèbe : l’empereur, vicaire du Logos
Eusèbe de Césarée fournit la première théorisation systématique de ce nouvel ordre théologico‑politique. Dans sa Vita Constantini comme dans son Histoire ecclésiastique, il propose une vision providentielle de l’histoire où la conversion de Constantin et sa victoire militaire apparaissent comme l’accomplissement du dessein divin en faveur de son Église. La figure de l’empereur y est pensée comme une sorte de vicaire du Logos, placé par Dieu pour régir l’univers habité selon la sagesse divine. La victoire militaire devient, dans cette perspective, non seulement une sanction du ciel, mais la preuve de la vérité du christianisme, puisque le Dieu des chrétiens se montre plus puissant que les dieux païens en accordant la victoire à son serviteur.
Cette vision est souvent décrite comme constituant une « christologie impériale » ou une théologie politique du pouvoir incompatible avec la logique des Évangiles. La proximité entre empereur et Christ, la transposition au souverain de titres et d’attributs traditionnellement réservés au Logos divin, semblent brouiller la distinction entre seigneurie du Christ et autorité terrestre. Pourtant, il convient de noter que l’argumentation euscébienne reste marquée par une distinction entre le culte, réservé au seul Dieu, et la vénération ou l’honneur dus à l’empereur. C’est davantage dans le registre de la providence historique et de la lecture du succès militaire comme signe théologique que se situe le point de tension avec la prédication évangélique, centrée sur la croix, la faiblesse volontaire et le refus de la violence coercitive comme moyen de propagation du Royaume.
La critique moderne de cette théologie politique, notamment chez Yoder, souligne que le recours au succès militaire comme critère de vérité religieuse est explicitement récusé par Jésus lui‑même, qui refuse de mobiliser les légions d’anges ou de se laisser reconnaître comme roi par la voie de la puissance. L’opposition entre la logique du Golgotha et celle du pont Milvius devient ainsi paradigmatique : d’un côté un Messie crucifié par les puissances de ce monde, de l’autre un empereur victorieux portant le signe de la croix sur ses étendards. La tension entre ces deux imaginaires continue de nourrir la réflexion théologique contemporaine sur la légitimité d’une théologie du pouvoir chrétien.
1.3. Gélase, les deux puissances et la dérive théocratique médiévale
Avec la célèbre lettre de Gélase I à l’empereur Anastase (494), se met en place la première grande théorie occidentale de la distinction entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. Le schéma des « deux puissances », l’auctoritas sacrata pontificum et la regalis potestas, affirme que, dans l’ordre chrétien, le sacerdoce et la royauté sont deux institutions distinctes, chacune ayant reçu de Dieu une mission propre. Gélase insiste cependant sur la supériorité de l’autorité spirituelle, dans la mesure où les rois eux‑mêmes devront rendre des comptes aux prêtres pour ce qui touche au salut. Cette doctrine, qui peut être lue comme une première théorisation d’une forme de séparation des ordres, se trouve rapidement réinterprétée au Moyen Âge comme légitimation d’une prétention pontificale à la plenitudo potestatis.
L’historiographie récente a beaucoup travaillé sur cette dérive théocratique, où la distinction des ordres ne se traduit pas par une neutralité de l’un à l’égard de l’autre, mais par une hiérarchisation où le spirituel finit par absorber le temporel, en particulier lors de la réforme grégorienne et des conflits de l’Investiture. Le vocabulaire des « deux épées », repris et amplifié par certains auteurs médiévaux à partir de l’épisode de Luc 22, est mobilisé pour justifier que les deux pouvoirs sont, en dernière instance, confiés à l’Église, qui délègue au prince l’usage de l’épée temporelle. Ici, la logique du tournant constantinien se trouve prolongée : l’État n’est plus un partenaire, mais un instrument au service de la chrétienté, au risque de confondre coercition politique et discipline ecclésiale.
1.4. Donatistes, Augustin et la question d’une Église pure
La crise donatiste, au IVᵉ et au début du Vᵉ siècle, représente un moment décisif pour la compréhension des rapports entre Église et Empire. Les donatistes, présents surtout en Afrique du Nord, refusent de reconnaître comme légitimes les évêques et les clercs qui, durant les persécutions, avaient failli (les traditores). Ils défendent une vision de l’Église comme communauté de saints, distincte et séparée d’un monde corrompu et d’un Empire persécuteur, et contestent la validité des interventions impériales dans les conflits internes à l’Église. Leur refus de la collaboration avec l’État romain, leur insistance sur la pureté de la communauté et leur méfiance à l’égard des compromis avec le pouvoir constituent, pour certains théologiens contemporains, une anticipation des intuitions anabaptistes et séparatistes.
Augustin, dans sa lutte théologique contre le donatisme, élabore une ecclésiologie de la massa peccati et de l’Église comme corpus permixtum, mélange de justes et de pécheurs jusqu’au jugement final. Il justifie, progressivement, le recours à la contrainte impériale pour ramener les schismatiques à l’unité catholique, en s’appuyant notamment sur le « compelle intrare » de Luc 14, interprété comme légitimant une certaine forme de coercition. La recherche contemporaine interroge la tension entre les intuitions théologiques augustiniennes sur la relativité de l’ordre politique et la limitation du pouvoir des États, et son acceptation pragmatique d’une coopération avec le bras séculier contre les dissidents. D’où la question, posée de manière provocatrice : les donatistes n’avaient‑ils pas raison, du point de vue de la fidélité à une Église pauvre, séparée et non violente ?
1.5. De l’anabaptisme aux modèles contemporains de séparation
Au XVIᵉ siècle, les mouvements anabaptistes constituent la première tentative cohérente de penser une séparation radicale entre communauté ecclésiale et ordre politique. Refus du serment, de la charge publique, du service militaire, critique du baptême des enfants qui confond citoyenneté et appartenance ecclésiale, insistance sur une Église de professants distincte du corps social global : autant de traits qui les opposent tant au catholicisme qu’aux Réformes magistérielles luthériennes et réformées. Leur persécution systématique par les autorités civiles, avec l’appui des autorités ecclésiales des deux confessions, témoigne du consensus magistériel en faveur d’une chrétienté liée à l’ordre étatique.
Dans la modernité politique, la fragmentation confessionnelle, les guerres de religion et l’épuisement des modèles d’unité religieuse de la cité conduisent à l’invention de dispositifs de séparation ou de neutralité. La laïcité française, marquée par une tradition jacobine de souveraineté indivisible et par un anticléricalisme d’État, propose un modèle où l’espace politique se veut strictement autonome des autorités religieuses, tout en garantissant la liberté individuelle de conscience. Le Premier Amendement américain, au contraire, conjugue non‑établissement d’une religion nationale et protection très forte de la liberté religieuse, dans un cadre où les Églises demeurent des acteurs publics légitimes. Les modèles nordiques, quant à eux, héritiers d’un luthéranisme d’État, ont progressivement évolué vers des formes de séparation douce, où subsistent encore des liens institutionnels et symboliques importants entre Église luthérienne et monarchie.
La réflexion théologique contemporaine sur ces modèles oppose, schématiquement, deux grandes tendances. D’un côté, une vision de l’Église comme « contre‑société » prophétique, inspirée notamment par Yoder et Hauerwas, souligne la vocation de la communauté chrétienne à offrir une alternative politique concrète, non violente et détachée des logiques d’État. De l’autre, une théologie de l’incarnation et de l’inculturation, représentée entre autres par de Lubac ou Balthasar, insiste sur la nécessité pour l’Église de s’inscrire pleinement dans la cité, de contribuer à la culture et à l’ordre social, sans se réduire à une enclave marginale. L’enjeu est de discerner dans quelle mesure les régimes de séparation contemporains favorisent ou entravent la vocation prophétique de l’Église, et si la non‑domination évangélique implique une marginalité institutionnelle ou peut se conjuguer avec une présence publique forte.
Dans ce cadre, les textes évangéliques de « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » et de « Mon royaume n’est pas de ce monde » constituent des points de référence herméneutiques majeurs. Ils posent la question de savoir si la distinction entre Dieu et César implique une séparation institutionnelle stricte ou une relativisation interne de tout pouvoir politique au regard de la seigneurie du Christ. La recherche contemporaine demeure profondément divisée sur l’interprétation de ces passages, et c’est précisément dans cet espace de tension herméneutique que se loge une grande partie des débats actuels en théologie politique chrétienne.
2. Bibliographie annotée des principales études modernes
Cette section présente une sélection d’ouvrages majeurs, principalement en anglais et en français, permettant de structurer un parcours de recherche sur les rapports Église–État depuis Constantin jusqu’aux modèles contemporains de séparation. La priorité a été donnée aux grands éditeurs universitaires (Oxford, Cambridge, Eerdmans, Brill, T&T Clark, Mohr Siebeck) ainsi qu’à certaines maisons francophones reconnues en sciences religieuses (Cerf, Beauchesne, CNRS Éditions). Chaque notice comprend une brève annotation visant à mettre en lumière la thèse centrale et l’apport spécifique de l’ouvrage.
Yoder John Howard, The Politics of Jesus [La politique de Jésus] (Eerdmans, 2ᵉ éd. révisée 1994, ISBN-13 9780800614079). Ouvrage classique de théologie éthique et politique qui lit les Évangiles comme prescription normative d’une non‑violence communautaire, critiquant radicalement le « tournant constantinien » comme trahison de la politique de Jésus. Yoder y développe une vision ecclésiale de type anabaptiste, où l’Église est appelée à être une contre‑société plutôt qu’un partenaire du pouvoir d’État.
Hauerwas Stanley, A Community of Character: Toward a Constructive Christian Social Ethic [Une communauté de caractère : pour une éthique sociale chrétienne constructive] (University of Notre Dame Press, 1981, ISBN-13 9780268015549). Hauerwas y argumente que la tâche principale de l’Église n’est pas de fournir une éthique sociale universelle, mais de former un peuple dont le caractère et les pratiques incarnent la seigneurie du Christ, ce qui relativise fortement la centralité de l’État moderne. L’ouvrage critique les théologies politiques libérales et s’inscrit dans la lignée d’une lecture non‑constantinienne de l’histoire chrétienne.
O’Donovan Oliver, The Desire of the Nations: Rediscovering the Roots of Political Theology [Le désir des nations : redécouvrir les racines de la théologie politique] (Cambridge University Press, 1996, ISBN-13 9780521481117). O’Donovan propose une relecture positive, quoique critique, de la tradition « christendomiale », argumentant que la reconnaissance publique de la seigneurie du Christ par les nations fut une étape significative de l’histoire du salut. L’ouvrage examine minutieusement les concepts de Royaume, d’autorité et de représentation politique, et offre une alternative nuancée au rejet global du constantinisme.
Markus Robert A., Saeculum: History and Society in the Theology of St Augustine [Saeculum : histoire et société dans la théologie de saint Augustin] (Cambridge University Press, 1970, rééd. 1988, ISBN-13 9780521349493). Ce livre classique propose une lecture de la pensée politique d’Augustin centrée sur la catégorie de saeculum, comprise comme champ d’action à la fois ordonné par Dieu et marqué par l’ambiguïté du péché. Markus y conteste les usages simplistes d’Augustin comme théoricien d’une théocratie, et montre comment sa pensée ouvre un espace pour une certaine autonomie du politique.
Brown Peter, The Rise of Western Christendom [La montée de la chrétienté occidentale] (Wiley-Blackwell, 2ᵉ éd. 2003, ISBN-13 9780631232703). Brown y offre une synthèse magistrale de la transformation du monde romain en chrétienté médiévale, en insistant sur la diversité des expériences locales et la lenteur des processus de christianisation. L’ouvrage relativise la vision d’un tournant constantinien brusque et homogène, et montre la pluralité des formes de relations entre Église et pouvoirs civils.
Gaudemet Jean, Église et cité : histoire du droit public ecclésiastique, IVᵉ–XIIᵉ siècle (Cerf, 1994, ISBN-13 9782204046112). Grande synthèse de droit canonique et d’histoire institutionnelle, ce volume analyse les mutations des rapports entre pouvoirs ecclésiastiques et civils de Constantin à la réforme grégorienne. Gaudemet met en évidence la complexité des montages juridiques et l’évolution du concept de chrétienté comme ordre politico‑religieux.
Casanova José, Public Religions in the Modern World [Les religions publiques dans le monde moderne] (University of Chicago Press, 1994, ISBN-13 9780226095345). Casanova y critique la thèse d’une sécularisation impliquant nécessairement la privatisation de la religion, en montrant le maintien de formes de présence publique des religions dans des contextes démocratiques modernes. L’ouvrage propose une typologie des modèles de relation Église–État et discute notamment les cas américain, espagnol et latino‑américain.
Poulat Émile, Église contre bourgeoisie. Introduction au devenir du catholicisme actuel (Casterman, 1977, ISBN-13 9782208033743). Dans ce livre, Poulat analyse la formation du catholicisme moderne face à l’État laïque et à la société bourgeoise, en particulier dans le contexte français. Il montre comment la laïcité a contribué à la recomposition du catholicisme comme institution autonome, parfois en tension, parfois en dialogue avec le politique.
Portier Philippe, L’État et les religions en France : une sociologie historique de la laïcité (Presses universitaires de Rennes, 2016, ISBN-13 9782753552056). Portier propose une relecture de la laïcité française, en étudiant les transformations de la régulation étatique des religions du XIXᵉ siècle à nos jours. L’ouvrage met en évidence la plasticité du principe de laïcité, oscillant entre neutralité bienveillante et tentation de contrôle idéologique.
Congar Yves, Jalons pour une théologie du laïcat (Cerf, 1953, rééd. 2003, ISBN-13 9782204070360). Sans être directement centré sur la relation Église–État, cet ouvrage fondamental réfléchit à la place des laïcs dans l’Église et dans le monde, préparant les développements de Vatican II sur la mission des chrétiens dans la cité terrestre. Congar y esquisse une distinction entre ordre ecclésial et ordre temporel, tout en refusant une séparation qui isolerait l’Église de la société.
Ratzinger Joseph, Église, œcuménisme et politique : nouveaux essais de théologie (Cerf, 1987, ISBN-13 9782204027876). Ce recueil d’essais comprend plusieurs textes où Ratzinger réfléchit à la démocratie, aux droits de l’homme et au rôle public de l’Église dans les sociétés pluralistes. Il y défend l’idée que la foi chrétienne peut offrir une ressource critique pour la raison publique moderne, sans chercher à restaurer un modèle de chrétienté.
Schluchter Wolfgang, Die Entzauberung der Welt: Sechs Studien zu Max Weber [Le désenchantement du monde : six études sur Max Weber] (Mohr Siebeck, 2009, ISBN-13 9783161499501). Bien que centré sur Weber, cet ouvrage éclaire les transformations de la rationalité juridique et politique qui ont rendu possible la séparation moderne entre Église et État. Schluchter montre comment la logique de la domination légale‑rationnelle se substitue progressivement aux formes traditionnelles de sacralisation du pouvoir.
Lecler Joseph, Histoire de la liberté religieuse dans le monde catholique (2 vol., Beauchesne, 1955, ISBN-13 9782701002353 pour le vol. 1). Cette somme retrace l’évolution de la doctrine catholique sur la liberté religieuse, depuis la chrétienté médiévale jusqu’à Vatican II. Lecler met en lumière les résistances, mais aussi les ressources internes de la tradition catholique pour penser un régime de séparation et de liberté de conscience.
Cavanaugh William T., Theopolitical Imagination: Discovering the Liturgy as a Political Act in an Age of Global Consumerism [L’imagination théopolitique] (T&T Clark, 2002, ISBN-13 9780567089269). Cavanaugh y défend l’idée que la liturgie chrétienne constitue une pratique politique alternative, mettant en question les prétentions de l’État moderne à monopoliser le social. L’ouvrage prolonge la critique du constantinisme en insistant sur le caractère quasi‑sotériologique que la modernité a transféré de l’Église à l’État‑nation.
L’examen croisé de ces ouvrages montre que le débat sur le « constantinisme », la chrétienté et les modèles contemporains de laïcité se déploie sur plusieurs plans : historique, exégétique, ecclésiologique et normatif. Les positions de Yoder, Hauerwas et Cavanaugh, très critiques à l’égard de toute collusion entre Église et pouvoir d’État, s’opposent à des lectures plus réconciliatrices de la tradition, comme celles d’O’Donovan ou, dans une certaine mesure, de Congar et Ratzinger. Les historiens comme Brown, Markus, Gaudemet ou Lecler, quant à eux, complexifient le récit, en montrant que ni le « tournant constantinien » ni la « séparation moderne » ne peuvent être pensés comme des événements univoques, mais plutôt comme des processus longs, conflictuels et ambivalents.
Dans la perspective d’une recherche académique approfondie, la combinaison de ces travaux permet de croiser trois types de questionnement. D’abord, un questionnement généalogique, qui interroge les origines et les transformations des modèles théologico‑politiques chrétiens, depuis les Pères jusqu’à la modernité. Ensuite, un questionnement exégétique et doctrinal, qui mobilise la lecture des Écritures et des grandes traditions théologiques pour évaluer la fidélité de ces modèles à l’Évangile. Enfin, un questionnement normatif, qui cherche à discerner la pertinence actuelle de certaines propositions, qu’elles soient de type constantinien révisé ou de type séparatiste anabaptiste, pour penser la place de l’Église dans les sociétés sécularisées contemporaines. Le dialogue entre ces niveaux rend particulièrement féconde la fréquentation de cette bibliographie.
3. Principales sources primaires (textes anciens)
L’étude des relations Église–État ne peut se contenter des seules reconstructions historiographiques ou des élaborations théologiques contemporaines. Elle doit se nourrir d’une lecture attentive et contextualisée des sources primaires, qui articulent, souvent de façon implicite, des visions de l’ordre politique, de l’autorité et de la vocation ecclésiale. Il convient ici de parcourir les principaux corpus concernés, en les regroupant par grandes traditions : Bible hébraïque, Nouveau Testament, littératures apocryphes et para‑canoniques, Pères de l’Église et autres sources patristiques, puis textes médiévaux, réformateurs et modernes qui marquent des jalons décisifs dans l’histoire de la pensée chrétienne de l’État.
3.1. Bible hébraïque : royauté, loi et peuple de Dieu
Dans la Bible hébraïque, la relation entre le peuple de Dieu et le pouvoir politique se décline principalement autour des institutions de la royauté, de la prophétie et de la loi. Les livres de Samuel et des Rois offrent un tableau complexe de l’émergence de la royauté en Israël. Le récit de 1 Samuel 8, où le peuple demande un roi « comme les autres nations », est particulièrement significatif : Dieu y interprète cette demande comme un rejet de sa propre royauté, et le prophète Samuel met en garde contre les dérives tyranniques de l’institution monarchique. La royauté apparaît ainsi comme concession divine à la dureté du cœur du peuple, concession toutefois encadrée par l’alliance et la Torah. Les livres des Rois, par leur évaluation théologique des différents règnes à l’aune de la fidélité à YHWH, manifestent un principe profond : l’autorité politique est légitime dans la mesure où elle demeure au service de l’alliance et de la justice.
Les livres prophétiques, de leur côté, donnent à voir une tension permanente entre les rois et les prophètes, ces derniers rappelant aux premiers leur responsabilité devant Dieu, y compris lorsqu’il s’agit de dénoncer les injustices sociales et l’infidélité cultuelle. Le récit de Nathan confrontant David à propos de Bethsabée et d’Urie illustre la fonction critique de la parole prophétique face au pouvoir. Jérémie, Ésaïe, Amos et Michée, parmi d’autres, jouent un rôle analogue, en contestant la sacralisation de la monarchie ou du Temple lorsque ceux‑ci deviennent instruments d’oppression. Ce modèle prophétique inspirera fortement la compréhension chrétienne d’une vocation de l’Église à parler au pouvoir sans s’y subordonner.
Les livres de l’exil et de la diaspora, tels Daniel, Esdras et Néhémie, posent la question de la fidélité à Dieu sous domination impériale étrangère. Dans Daniel, la figure du fonctionnaire juif fidèle, reconnu pour sa sagesse, mais refusant l’idolâtrie et acceptant le martyre plutôt que la compromission, fournit un paradigme de loyauté limitée envers l’empire. Les récits de la fournaise ardente ou de la fosse aux lions mettent en scène une tension entre obéissance civile et obéissance à Dieu, tension résolue au profit de la seconde, quitte à affronter la sanction politique. Cette dialectique entre loyauté relative et fidélité absolue inspirera plus tard les premières générations chrétiennes, confrontées à l’Empire romain.
3.2. Nouveau Testament : « Rendez à César » et « Mon royaume n’est pas de ce monde »
Le Nouveau Testament ne propose pas un traité de philosophie politique, mais il contient plusieurs passages décisifs pour la réflexion ultérieure sur les rapports entre Église et pouvoirs civils. Les Synoptiques rapportent le célèbre épisode de la controverse sur l’impôt à César (Mc 12, Matthieu 22, Luc 20). Piégé par une question visant à l’opposer soit au peuple, soit aux autorités romaines, Jésus demande à voir une pièce de monnaie et prononce la phrase devenue paradigmatique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Ce logion a été interprété de manières très diverses. Certains y voient le fondement d’une distinction de principe entre sphère religieuse et sphère politique, annonçant la séparation moderne. D’autres y lisent surtout une relativisation de l’autorité de César, dont la monnaie porte l’image, par rapport à l’autorité de Dieu, dont l’être humain porte l’image. L’enjeu exégétique est décisif, car il conditionne la lecture chrétienne de la légitimité de l’impôt, de la participation aux institutions politiques et de la distance critique à maintenir.
Le quatrième Évangile apporte une autre parole fondamentale avec la déclaration de Jésus devant Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18,36). Là encore, les interprétations divergent. Une lecture dualiste y voit une affirmation d’une spiritualité purement intérieure, sans implications politiques. D’autres interprétations insistent au contraire sur le sens de l’expression « de ce monde », renvoyant non à l’espace géographique mais aux logiques de violence, de domination et de mensonge qui caractérisent l’ordre actuel. Le royaume de Jésus n’est pas « de » ce monde parce qu’il ne procède pas des mécanismes de pouvoir ordinaires, mais il est bien « dans » le monde, comme en témoigne la mission confiée aux disciples. Pour des théologiens comme Yoder, ce passage confirme que la communauté messianique ne doit pas chercher à prendre le pouvoir par les moyens de ce monde, mais à témoigner d’une autre forme d’autorité, fondée sur le service et le pardon.
Les épîtres pauliniennes ajoutent une couche de complexité importante. Romains 13, en particulier, la fameuse injonction à se soumettre aux autorités, car « il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu », a été souvent mobilisée pour légitimer l’obéissance au pouvoir en place, parfois contre toute résistance. Une lecture plus fine du contexte montre cependant que Paul décrit ici la fonction ordonnée de l’autorité comme garantie de l’ordre et limite à la violence privée, sans identifier pour autant tout régime concret avec la volonté de Dieu. Romains 12, qui précède, met en avant la non‑violence, le refus de se venger et la bénédiction des persécuteurs, ce qui relativise la portée normative absolue de Romains 13. D’autres textes, comme Apocalypse 13, avec sa description de la Bête qui exige adoration et contrôle économique, illustrent la possibilité pour le pouvoir politique de se faire idole et rival de Dieu, appelant alors à la résistance martyria.
3.3. Littératures apocryphes et para‑canoniques : Didachè, Lettre à Diognète et martyrologes
Au-delà du canon, les écrits chrétiens des premiers siècles offrent une série de perspectives importantes sur la place des chrétiens dans la cité impériale. La Didachè, manuel catéchétique et disciplinaire daté du Iᵉʳ–IIᵉ siècle, témoigne d’une communauté encore largement marginale, préoccupée avant tout de sa vie interne, sans élaborer de réflexion explicite sur les institutions de l’Empire. La relation à l’État y est surtout visible en creux, à travers les exhortations à la non‑violence, au refus de l’avortement, de l’infanticide et de la corruption, qui distinguent la communauté du monde environnant.
La Lettre à Diognète, texte apologétique du IIᵉ siècle, offre une formulation classique de la condition chrétienne dans le monde : les chrétiens n’ont pas de pays qui leur soit propre, ils habitent chaque cité comme des étrangers, ils obéissent aux lois établies tout en menant une vie plus excellente. Cette description a souvent été interprétée comme anticipant un modèle de citoyenneté double, où le chrétien est à la fois membre de la cité terrestre et citoyen du ciel, sans que l’une de ces appartenances annule l’autre. Le texte insiste sur la dimension proprement intérieure et morale de la différence chrétienne, ce qui peut être lu tantôt comme justification d’une loyauté civile sans prétention hégémonique, tantôt comme ouverture à une critique éthique du politique lorsque celui‑ci contrevient aux exigences de la foi.
Les actes des martyrs, qu’ils soient canoniques ou apocryphes, jouent un rôle important dans la construction de l’imaginaire chrétien de l’État. Ils mettent en scène des confrontations entre témoins de la foi et représentants du pouvoir impérial, au sujet du culte à rendre à l’empereur ou aux dieux de la cité. La figure du martyr, acceptant la mort plutôt que la compromission, fonde une forme de résistance non violente au pouvoir absolu de l’État. Ce modèle, héroïque et minoritaire, sera souvent réactivé dans les critiques ultérieures de la chrétienté, comme rappel de la condition originelle de l’Église face aux puissances.
3.4. Pères de l’Église : d’Origène à Augustin, en passant par Eusèbe et Gélase
Parmi les Pères grecs, Origène est l’une des figures majeures pour la réflexion théologico‑politique, notamment à travers son Contre Celse. Il y répond à l’accusation de Celse, philosophe païen, selon laquelle les chrétiens, refusant de sacrifier pour la prospérité de l’Empire, constitueraient de mauvais citoyens. Origène argumente que la prière chrétienne pour les autorités constitue une contribution réelle au bien de la cité, plus efficace que les sacrifices idolâtres. Il construit ainsi un modèle où l’Église, sans prendre part aux structures de pouvoir, exerce une fonction spirituelle d’intercession, véritable « service public » invisible. Cette approche diffère nettement du modèle euscébien ultérieur, où l’empereur apparaît comme bras séculier du Dieu chrétien.
Nous avons déjà évoqué Eusèbe de Césarée comme architecte de la théologie politique constantinienne, sacralisant la figure de l’empereur. À l’opposé, Lactance, dans ses Institutions divines, critique la cruauté des persécutions et la prétention des empereurs à imposer le culte, défendant une forme de liberté religieuse. Les tensions entre ces différentes voix patristiques montrent que le passage à la chrétienté n’a pas été théologiquement homogène.
Augustin d’Hippone occupe une place centrale, tant par la puissance de sa réflexion que par les réceptions ultérieures. Dans La Cité de Dieu, il développe la distinction fameuse entre la cité terrestre et la cité de Dieu, définies non par des frontières institutionnelles, mais par des amours fondamentaux : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu pour la première, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi pour la seconde. Cette anthropologie théologique conduit Augustin à relativiser le rôle de l’État, dont la fonction est d’assurer une paix relative, nécessaire mais toujours imparfaite. En même temps, son combat contre le donatisme et son acceptation de l’usage de la force publique pour maintenir l’unité de l’Église traduisent une confiance pragmatique dans la possibilité d’une coopération entre Église et Empire, aux antipodes d’une ecclésiologie séparatiste.
La lettre de Gélase I à l’empereur, déjà mentionnée, constitue l’un des premiers textes à articuler explicitement la distinction entre auctoritas pontificale et potestas royale. Ce schéma sera repris, développé et parfois déformé par la tradition médiévale. Il constitue, en tout cas, une source incontournable pour comprendre la généalogie chrétienne de l’idée de séparation des pouvoirs.
3.5. Du Moyen Âge aux Réformes : canonistes, scolastiques et confessions de foi
Au Moyen Âge, le développement du droit canonique, la structuration de la papauté et l’essor des monarchies européennes produisent un ensemble exceptionnellement riche de sources sur les rapports entre Église et pouvoirs civils. Les Décrétales de Gratien, puis les collections ultérieures, intègrent des canons conciliaires, des décrits pontificaux et des législations civiles adaptées, qui définissent les compétences respectives de l’ecclésiastique et du séculier. La réforme grégorienne, avec ses documents programmatiques comme le Dictatus papae, affirme la suprématie du pouvoir pontifical sur les rois en matière de nomination des évêques, de discipline ecclésiastique et, plus largement, de définition de l’ordre chrétien. Les conflits de l’Investiture donnent lieu à une intense production de traités et de lettres, où se jouent des visions concurrentes de la sacralité du pouvoir royal ou pontifical.
Chez les théologiens scolastiques, Thomas d’Aquin propose une réflexion structurée sur la loi, la justice et la finalité du politique, notamment dans la Somme de théologie et dans le De regno. Il conçoit l’autorité politique comme naturelle et ordonnée au bien commun, tout en subordonnant ultimement la fin du politique à la béatitude que seule l’Église peut annoncer et dispenser. La distinction nature‑grâce, déjà présente chez Augustin, est ici précisée de manière qui permettra plus tard certaines interprétations dualistes, mais aussi des justifications de la collaboration.
Les Réformes du XVIᵉ siècle produisent une explosion de textes confessionnels fixant les positions théologiques et ecclésiologiques. Les confessions luthériennes, comme la Confession d’Augsbourg, reconnaissent un rôle important à la magistrature chrétienne, dans le cadre de la doctrine des deux règnes, où Dieu gouverne à la fois par l’Évangile et par l’épée. Les confessions réformées, telles que la Confession helvétique postérieure ou la Confession de foi de La Rochelle, affirment la responsabilité du magistrat chrétien pour promouvoir la vraie religion et réprimer les blasphèmes. À l’opposé, les textes anabaptistes, comme la Confession de Schleitheim (1527), rejettent explicitement la participation aux charges publiques, le serment et la violence, et définissent l’Église comme communauté séparée de ceux qui suivent consciemment le Christ.
3.6. Sources modernes : laïcité, liberté religieuse et théologie politique contemporaine
À l’époque moderne et contemporaine, trois types de sources primaires retiennent particulièrement l’attention. D’abord, les textes juridiques et constitutionnels qui organisent la séparation ou la coopération entre État et communautés religieuses. Le Premier Amendement de la Constitution des États‑Unis (1791) proclame que « le Congrès ne fera aucune loi concernant l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice ». La loi française de 1905 de séparation des Églises et de l’État affirme que « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte », tout en garantissant la liberté de conscience. D’autres constitutions européennes définissent des modèles variés, allant du maintien d’Églises établies (comme l’Église d’Angleterre, l’Église de Suède jusqu’en 2000) à des régimes de concordat avec l’Église catholique ou d’autres confessions.
Ensuite, les déclarations ecclésiales sur la liberté religieuse et le rôle de l’Église dans le monde moderne constituent un corpus crucial. Du côté catholique, la déclaration Dignitatis humanae du concile Vatican II marque une rupture significative avec la doctrine antérieure du thesis–hypothesis et reconnaît la liberté religieuse comme droit fondamental fondé sur la dignité de la personne humaine. La constitution pastorale Gaudium et spes réfléchit à la présence de l’Église dans le monde contemporain, en insistant à la fois sur son autonomie et sur son engagement pour la justice et la paix. Du côté protestant, divers textes du Conseil œcuménique des Églises et de fédérations d’Églises nationales traitent de la responsabilité publique de l’Église et des relations avec l’État, par exemple dans les déclarations de Barmen (1934) contre l’instrumentalisation de l’Église par le nazisme, ou dans des prises de position contre l’apartheid ou les dictatures.
Enfin, la théologie politique contemporaine se nourrit de textes où des théologiens reformulent de manière systématique la doctrine chrétienne de l’État et de la société. Les œuvres de Yoder, Hauerwas, O’Donovan, Cavanaugh, Moltmann ou Ratzinger peuvent être lues, à certains égards, comme des sources primaires pour la compréhension actuelle de ces questions, dans la mesure où elles orientent la réflexion ecclésiale et inspirent des pratiques communautaires. Elles ne se substituent pas aux sources classiques, mais constituent une couche supplémentaire dans la tradition vivante de réflexion sur les rapports entre Église et cité.
4. Questions de recherche ouvertes
La recherche spécialisée sur les relations Église–État, de Constantin aux modèles contemporains de séparation, est traversée par plusieurs débats majeurs qui demeurent largement ouverts. Il ne s’agit pas seulement de divergences d’interprétation historique, mais de désaccords plus profonds sur la normativité des modèles hérités et sur la manière de lire les Écritures dans un contexte post‑chrétien. Quatre grands ensembles de questions peuvent être mis en lumière : la pertinence du paradigme du « tournant constantinien » comme catégorie d’analyse, l’interprétation évangélique de la distinction César–Dieu et du royaume « non de ce monde », l’évaluation théologique et historique des intuitions donatistes et anabaptistes, enfin la comparaison des divers modèles contemporains de laïcité et de liberté religieuse.
4.1. Le « tournant constantinien » : catégorie herméneutique ou mythe historiographique ?
La première question porte sur la validité même de la notion de « tournant constantinien ». Pour Yoder et ceux qui adoptent une critique radicale du constantinisme, ce terme désigne un moment relativement bien circonscrit où l’Église, jusque‑là périphérique et marginale, cesse d’être une communauté de disciples non violents pour devenir l’idéologie religieuse d’un Empire. Dans cette perspective, le tournant constantinien est à la fois un événement historique (la conversion de Constantin, l’édit de Milan, l’élévation du christianisme au rang de religion d’État) et un basculement théologique (l’acceptation de la violence, la sacralisation du pouvoir, la perte de l’indépendance prophétique). Il sert alors de pivot narratif pour opposer l’Église pré‑constantinienne, jugée plus fidèle à l’Évangile, à l’Église constantinienne et post‑constantinienne, vue comme compromise.
De nombreux historiens, à commencer par Peter Brown et Robert Markus, ont cependant contesté cette dramatisation. Ils montrent que le processus de christianisation de l’Empire fut long, fragmenté et inégal selon les régions, et que la configuration des rapports Église–État a connu des variations considérables, y compris au sein de la période dite « constantinienne ». La persistance de pratiques païennes, la diversité des politiques impériales, la résistance de certaines Églises locales à l’instrumentalisation politique relativisent l’idée d’un basculement univoque. Markus propose plutôt de voir dans l’époque constantinienne l’émergence d’une nouvelle compréhension du saeculum, où l’État est reconnu comme un acteur autonome, ordonné par Dieu mais non sacralisé au même titre que l’Église.
Ce débat soulève des enjeux méthodologiques importants. La catégorie de « tournant constantinien » est‑elle un outil heuristique utile pour penser la transformation des modèles ecclésiaux, ou constitue‑t‑elle une projection anachronique des préoccupations contemporaines sur le IVᵉ siècle ? Certains suggèrent de désagréger le concept en une pluralité d’éléments : changements juridiques, évolutions liturgiques, mutations symboliques, réinterprétations théologiques. D’autres invitent à distinguer le « constantinisme » comme réalité historique de l’Empire chrétien, et le « constantinisme » comme attitude théologique qui sacralise un ordre politique particulier. La recherche reste divisée sur la capacité de ce concept à rendre compte de la complexité des faits.
En toile de fond se joue aussi une question normative : même si l’on reconnaît la diversité des situations, peut‑on néanmoins affirmer qu’il existe une rupture qualitative entre l’Église des martyrs et l’Église des empereurs ? Cette rupture doit‑elle être interprétée comme une chute, une sorte de péché originel politique, ou comme une étape inévitable de l’histoire du salut, au même titre que d’autres compromis de la tradition biblique ? La réponse à cette question engage le jugement que l’on portera sur la légitimité d’une présence institutionnelle forte de l’Église dans la cité, y compris aujourd’hui.
4.2. « Rendez à César » et « Mon royaume n’est pas de ce monde » : vers une herméneutique politique des Évangiles
Une seconde aire de débat concerne l’interprétation des paroles de Jésus relatives à César et au Royaume. La phrase « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » a été mobilisée tant pour justifier la fidélité civique, la soumission aux impôts et la loyauté à l’État, que pour affirmer l’autonomie de la conscience chrétienne vis‑à‑vis du pouvoir politique. Les exégètes s’interrogent sur la portée exacte du verbe « rendre » et sur le contenu de ce qui appartient à César. Certains y voient une concession minimaliste : le paiement de l’impôt comme dû, mais rien de plus, toute la loyauté ultime étant réservée à Dieu. D’autres insistent sur l’ironie de la scène : Jésus, en demandant à voir la pièce, met ses interlocuteurs devant l’image de l’empereur, comme pour suggérer que l’être humain, portant l’image de Dieu, ne peut jamais être rendu à César.
La déclaration « Mon royaume n’est pas de ce monde » est elle aussi l’objet de lectures divergentes. Une tradition interprétative a longtemps vu dans ce verset la base d’un dualisme entre sphère spirituelle et sphère temporelle, la première relevant de l’Église, la seconde de l’État, chacun étant autonome dans son domaine. Les théologies politiques critiques soulignent au contraire que Jésus ne nie pas l’impact concret de son règne sur les réalités terrestres, mais signifie que le mode d’exercice de son autorité n’est pas celui de la contrainte, de la violence et de la domination. Le royaume est politque au sens fort, en ce qu’il crée un nouveau peuple, une nouvelle forme de vie commune, mais il ne se laisse pas réduire aux catégories de souveraineté territoriale ou de monopole de la violence légitime.
Ces divergences herméneutiques se traduisent par des visions contrastées du rôle politique de l’Église. Une lecture libérale pourra voir dans ces textes l’affirmation d’une séparation nette entre Église et État, chacun ayant son champ propre, ce qui justifierait des régimes de laïcité ou de non‑établissement. Une lecture anabaptiste insistera sur l’appel à suivre la politique de Jésus, renonçant à la violence et à la domination, ce qui conduira à refuser la participation aux fonctions étatiques impliquant l’usage de la force. Une lecture « christendomiale » révisée, comme celle d’O’Donovan, soutiendra que la seigneurie du Christ, reconnue publiquement, peut inspirer la législation et l’institution politique, sans pour autant confondre l’Église et l’État.
La question de recherche reste ouverte : existe‑t‑il, dans les Évangiles eux‑mêmes, un noyau de doctrine politique suffisamment clair pour trancher entre ces interprétations, ou la diversité des contextes et des genres littéraires impose‑t‑elle une prudence herméneutique ? L’exégèse historico‑critique met en garde contre les lectures qui projettent sur les textes des problématiques modernes de souveraineté et de laïcité. En même temps, la théologie, en tant qu’elle cherche à articuler la normativité des Écritures pour aujourd’hui, ne peut se dispenser de formuler des orientations. Le débat entre Yoder, Hauerwas, O’Donovan et d’autres se joue précisément dans cet espace, entre fidélité littérale à la praxis de Jésus et reconstruction théologique de la signification de sa seigneurie dans des contextes politiques radicalement nouveaux.
4.3. Donatistes et anabaptistes : hérésie séparatiste ou fidélité prophétique ?
Une troisième question de recherche touche à l’évaluation théologique des mouvements qui ont refusé, au nom de l’Évangile, la collusion entre Église et pouvoir d’État. Les donatistes, dans le contexte de l’Afrique du Nord tardo‑antique, et les anabaptistes, dans l’Europe du XVIᵉ siècle, ont en commun une méfiance profonde à l’égard d’une Église majoritaire liée à l’Empire ou au prince. Ils insistent sur la pureté de la communauté, la discipline ecclésiale stricte et, pour les anabaptistes, sur le refus de la violence et du service militaire. L’historiographie classique les a souvent décrits comme schismatiques, rigoristes, voire fanatiques, justifiant en partie la répression qu’ils ont subie. La théologie dominante a vu en Augustin le correctif nécessaire à l’ecclésiologie donatiste, et dans les Réformes magistérielles luthériennes et réformées le renouveau légitime opposé aux excès anabaptistes.
La relecture contemporaine, notamment dans la lignée de Yoder et d’une partie de l’historiographie sociale, tend à réévaluer ces mouvements. Les donatistes apparaissent alors comme les témoins d’une résistance populaire à l’ingérence impériale dans les affaires ecclésiales, et comme des défenseurs d’une conception de l’Église comme communauté des saints, distincte de la masse sociologique des baptisés. Les anabaptistes, quant à eux, sont reconnus comme les premiers théoriciens d’un modèle de séparation complète entre Église et État, préfigurant certaines idées modernes de liberté de conscience et de non‑violence. La question se pose de savoir si leur condamnation, théologique et politique, n’a pas été liée autant à leur menace pour l’ordre social qu’à d’éventuelles erreurs doctrinales.
La théologie catholique et protestante contemporaine se trouve ainsi confrontée à une interrogation délicate : jusqu’à quel point l’institution ecclésiale peut‑elle reconnaître la valeur prophétique de courants qu’elle a historiquement condamnés, sans renoncer à ses propres critères de catholicité ou de continuité ? L’exemple de la réhabilitation partielle de certains anabaptistes dans le dialogue œcuménique montre que des évolutions sont possibles. Toutefois, la logique même de ces mouvements, qui remettent en question le baptême des enfants, la structure hiérarchique et la collusion avec l’État, pose des défis majeurs à une théologie qui reste attachée à la visibilité et à la catholicité de l’Église.
En arrière‑plan, se profile le problème plus général du discernement des formes légitimes de dissidence et de prophétisme dans l’histoire de l’Église. Le cas des donatistes et des anabaptistes invite à interroger le critère d’unité : l’unité avec qui, et à quel prix ? L’appel évangélique à la paix et à l’amour fraternel justifie‑t‑il le recours à la coercition étatique pour préserver l’unité doctrinale ou disciplinaire ? La réponse à ces questions influence directement la manière dont on envisage aujourd’hui l’attitude de l’Église vis‑à‑vis de l’État, notamment face aux lois perçues comme injustes ou contraires à l’Évangile.
4.4. Modèles contemporains : laïcité française, Premier Amendement américain et régimes concordataires
Une quatrième aire de débats porte sur la comparaison des modèles contemporains de relations Église–État et sur leur évaluation théologique. La laïcité française, fortement marquée par l’histoire conflictuelle entre République et catholicisme, a développé un imaginaire de neutralité de l’État, de non‑reconnaissance des cultes et de séparation stricte des institutions. Dans la pratique, ce modèle a connu de nombreuses inflexions, depuis une laïcité combative au début du XXᵉ siècle jusqu’à des formes plus souples de coopération, notamment via les associations cultuelles, les aumôneries et certaines subventions. La question demeure de savoir si cette laïcité constitue un cadre optimal pour la liberté de l’Église et des autres religions, ou si elle tend à imposer une philosophie implicite de privatisation du religieux.
Le modèle américain, centré sur le Premier Amendement, associe non‑établissement d’une religion officielle et forte protection de la liberté religieuse, dans un contexte de pluralisme confessionnel dès l’origine. L’État se veut arbitre neutre, mais les Églises jouissent d’une grande liberté d’expression politique et d’organisation propre. Certains théologiens y voient un modèle plus conforme à la distinction évangélique entre César et Dieu, l’État n’ayant pas de compétence religieuse directe. D’autres critiquent le risque d’un marché religieux dérégulé, où les communautés se trouvent livrées à la logique du consumérisme et de la concurrence, au détriment d’une parole prophétique structurée.
Les régimes concordataires et les modèles nordiques d’Église établie représentent une troisième famille de configurations. Dans les pays à concordat avec l’Église catholique, l’État reconnaît un statut particulier à cette Église, lui garantit certaines ressources et lui confie parfois des missions d’intérêt général (éducation, assistance sociale), en échange d’une loyauté et d’une coopération. Dans les pays nordiques, l’Église luthérienne a longtemps été Église d’État, avec un lien étroit à la monarchie et une fonction quasi civile (enregistrement des naissances, mariages, etc.). La tendance actuelle, toutefois, est à une autonomisation progressive des Églises et à une ouverture pluraliste.
La théologie politique contemporaine débat de ces modèles en termes de fidélité à l’Évangile, d’efficacité missionnaire et de justice sociale. Les partisans d’un modèle séparatiste radical soutiennent que toute forme d’Église établie ou concordataire risque de compromettre l’indépendance prophétique de la communauté chrétienne et de l’aligner sur les intérêts de l’État. Les défenseurs d’un modèle coopératif argumentent que la présence institutionnelle de l’Église peut être mise au service des plus vulnérables, influencer le débat public et contribuer à une culture de solidarité, sans pour autant se laisser instrumentaliser.
La recherche reste ouverte sur les critères qui permettraient de hiérarchiser ces modèles. Faut‑il privilégier la liberté institutionnelle de l’Église, quitte à accepter une marginalité sociale, ou doit‑on chercher à maintenir des espaces de coopération étroite avec l’État au nom du bien commun ? Comment prendre en compte la dimension plurireligieuse de nos sociétés, qui complique les modèles hérités d’une chrétienté homogène ? Les réponses à ces questions varient selon les contextes nationaux, les traditions confessionnelles et les orientations théologiques.
4.5. L’Église comme « contre‑société » prophétique ou comme ferment d’inculturation ?
Enfin, une dernière question de recherche porte sur la manière de concevoir l’identité ecclésiale dans la cité sécularisée. Deux paradigmes polarisent ici le débat. Le premier, porté notamment par Yoder et Hauerwas, conçoit l’Église comme « contre‑société » prophétique. La communauté chrétienne y est appelée à vivre, dans ses propres pratiques, une alternative au monde, en termes de non‑violence, de partage, de fidélité conjugale, de pardon, etc. Loin de chercher à gouverner l’État, l’Église témoigne, par sa forme de vie, de la seigneurie du Christ, acceptant une position de marginalité et parfois d’incompréhension sociale. Ce modèle est souvent associé à une critique du constantinisme et à une valorisation des minorités persécutées ou dissidentes dans l’histoire.
Le second paradigme, que l’on peut associer à des auteurs comme de Lubac ou Balthasar, mais aussi à certaines orientations de Vatican II, insiste sur la vocation de l’Église à être ferment dans la pâte, à s’incarner dans les cultures et à contribuer activement à la construction de la cité terrestre. L’Église ne se comprend pas comme enclave ou secte, mais comme sacrement de l’union de l’humanité avec Dieu, ce qui suppose une présence dans les structures sociales, politiques et culturelles. Ce modèle n’exclut pas la critique prophétique, mais il la situe à l’intérieur d’un engagement plus large pour le bien commun.
La tension entre ces paradigmes se manifeste particulièrement dans les débats sur la participation des chrétiens à la vie politique, le recours à la loi pour promouvoir certaines valeurs, ou l’attitude face à des régimes perçus comme injustes. Faut‑il refuser toute collaboration avec des structures jugées injustes, au risque d’une impuissance sociale, ou faut‑il chercher à transformer de l’intérieur des institutions imparfaites, au risque de compromis ? La figure de Jésus, tel que présenté dans les Évangiles, peut être invoquée dans les deux sens : d’un côté, son refus d’exercer un pouvoir coercitif, de l’autre, sa présence au milieu du peuple, son dialogue avec les autorités et sa dénonciation publique des injustices.
La recherche contemporaine explore des voies médianes, cherchant à dépasser l’alternative trop simple entre contre‑société et inculturation. Certains proposent de penser l’Église comme « diaspora » dans la cité, présente partout mais sans pouvoir centralisé, témoignant à travers de multiples communautés locales. D’autres insistent sur le caractère intrinsèquement eschatologique de la communauté chrétienne, ce qui relativise tant les modèles de chrétienté que l’idéal d’une pure marginalité. Dans tous les cas, la question demeure ouverte de savoir comment articuler, de manière fidèle à l’Évangile, la confession de la seigneurie du Christ et la reconnaissance de l’autonomie relative de l’État moderne.
5. Conclusion
L’exploration des relations Église–État depuis Constantin jusqu’aux modèles contemporains de séparation révèle une histoire profondément marquée par l’ambivalence, les retournements et les relectures théologiques successives. Loin de constituer une trajectoire linéaire allant d’une pureté originelle à une corruption constantinienne, puis à une libération moderne par la laïcité, cette histoire se présente plutôt comme une série de configurations variées, dans lesquelles l’Église a cherché, avec plus ou moins de succès, à articuler sa fidélité à l’Évangile et son inscription dans des ordres politiques déterminés. Le tournant constantinien, loin d’être un bloc homogène, apparaît comme un processus complexe, comportant à la fois des avancées en termes de liberté de culte et des risques de sacralisation du pouvoir.
Les grandes figures théologiques de cette histoire, d’Origène à Augustin, de Gélase aux scolastiques, puis des réformateurs aux théologiens contemporains, ont tenté de penser la place de l’Église dans la cité à partir des Écritures, en particulier des paroles de Jésus sur César et sur le Royaume. Les divergences d’interprétation de ces textes, mises en lumière par l’exégèse moderne, montrent qu’il n’existe pas de « mode d’emploi » univoque dicté par le Nouveau Testament. La confession de la seigneurie du Christ, la vocation à la non‑domination et à la non‑violence, l’appel à aimer ses ennemis et à chercher d’abord le Royaume, doivent être traduits dans des contextes politiques changeants, ce qui donne lieu à des options différentes, voire contradictoires.
Les mouvements donatistes et anabaptistes, longtemps marginalisés dans l’historiographie et condamnés dans la théologie dominante, apparaissent aujourd’hui comme des témoins importants d’une sensibilité chrétienne réfractaire à la collusion entre Église et pouvoir d’État. Leur relecture, dans la lignée de Yoder et d’autres, nourrit un débat fécond sur la valeur et les limites de la chrétienté comme modèle historique. Parallèlement, des auteurs comme O’Donovan ou Markus invitent à ne pas rejeter globalement l’héritage constantinien, soulignant que l’histoire de l’Église dans l’Empire et dans les monarchies chrétiennes a aussi produit des ressources conceptuelles précieuses, comme l’idée d’un ordre politique relatif, distinct du Royaume de Dieu et soumis à des critères de justice.
Les modèles contemporains de laïcité, qu’il s’agisse de la laïcité française, du Premier Amendement américain ou des régimes concordataires et d’Églises établies, représentent autant de manières d’articuler l’autonomie de l’État et la liberté des communautés religieuses. Leur évaluation théologique ne peut être uniforme, car ils sont enracinés dans des histoires nationales spécifiques et confrontés à des configurations différentes de pluralisme religieux et de sécularisation. Néanmoins, la réflexion théologique doit interroger ces modèles à la lumière de critères évangéliques : justice, liberté religieuse, dignité de la personne, capacité de l’Église à garder une parole prophétique indépendante.
Enfin, le débat entre une vision de l’Église comme contre‑société prophétique et une conception de l’Église comme ferment d’inculturation dans la cité illustre la tension permanente entre distance critique et engagement. Il ne s’agit sans doute pas de choisir définitivement entre ces deux pôles, mais de discerner, dans chaque contexte, comment l’Église peut vivre à la fois sa différence évangélique et sa solidarité avec le monde. La pluralité des réponses offertes par la tradition, des martyrs aux moines, des évêques conseillers des rois aux communautés de base, suggère que la fidélité à l’Évangile ne se laisse pas enfermer dans un seul modèle politique.
Pour une recherche académique approfondie en études bibliques et en histoire du christianisme, ce champ offre un terrain privilégié de dialogue interdisciplinaire. L’exégèse des textes bibliques, la patristique, l’histoire des institutions, la sociologie des religions et la philosophie politique doivent être mises en conversation, sous le regard critique de la théologie. Les grandes œuvres modernes de théologie politique et d’histoire ecclésiastique, comme celles de Yoder, Hauerwas, O’Donovan, Markus, Brown ou Gaudemet, fournissent des repères indispensables, mais ne sauraient clore le débat. Au contraire, elles invitent à reprendre sans cesse la question : comment l’Église, aujourd’hui, peut‑elle rendre à César ce qui est à César sans cesser de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est‑à‑dire sans perdre sa vocation à suivre le Christ, serviteur et crucifié, au cœur même de la cité des hommes ?